Archives de catégorie : théologie

Humanisme!

Par Jean-François Habermacher

Dans Le Monde diplomatique du mois d’octobre, Edgard Morin plaide pour un retour à un «humanisme régénéré», revitalisé par les valeurs de solidarité et de responsabilité. Sur l’arrière-fond planétaire qui est le nôtre désormais, il appelle de ses vœux une mutation de l’humanité: «Pour subsister, l’humanité doit absolument changer».
Mais par quels tours de passe-passe et coups de baguette magique compte-t-il y parvenir ? Continuer la lecture de Humanisme!

«Réfléchissons ensemble à un chemin de réconciliation avec la nature…»

Par Alain Cauderay, Coordinateur du GRES

Les membres du GRES (Groupe de Réflexion Ecologie et Spiritualité) ont animé un stand au Festival de la Terre 2015. Mais qu’est-ce donc que le GRES ? Quel est ce nouveau venu au sein de Cèdres Formation ? Et qu’est-il allé faire au Festival de la Terre ?

Lors de la saison 2013-2014, Le Club Cèdres s’est penché sur la thématique de l’écologie vue sous l’angle de la spiritualité, en s’appuyant sur des penseurs et des experts connus pour être pertinents dans ce domaine. Face à la menace que fait peser notre manière de vivre, de produire, de consommer, sur les écosystèmes et le climat de notre planète, – menace qui pèse plus particulièrement encore sur les populations les plus pauvres -, ces spécialistes nous ont dit que les nombreuses solutions techniques proposées (écogestes, lois vertes, produits bio, développement durable, modèles de transition, contraintes légales, etc.) n’étaient, à leur avis, pas suffisantes. Il est nécessaire aussi que l’humain évolue dans la relation qu’il entretient aujourd’hui avec son environnement. Ce défi ne sera pleinement relevé que si l’être humain transforme le « regard » qu’il porte sur la nature, sur la planète, sur lui-même et ses semblables, en prenant acte de la dimension spirituelle qui les habite.

De cette réflexion et prise de conscience est né en automne 2014 un groupe réunissant quelques personnes, le Groupe de Réflexion sur l’Ecologie et la Spiritualité (GRES). Il s’est donné pour objectif de passer de la réflexion aux actes. Une opportunité s’est présentée, celle de participer au Festival de la Terre, dont le thème soulignait justement cet aspect : « L’Age du faire »…

Le stand se voulait une plateforme de discussion et d’échange avec le public sur le thème « écologie et spiritualité ». Pour cela, il s’agissait de trouver le moyen d’entrer en contact avec les gens. Deux outils ont été utilisés. Un cadeau offert sous la forme d’une feuille de papier roulée contenant une citation courte d’un penseur, d’un philosophe, d’un écrivain ou d’un théologien, provenant d’un peu toutes les cultures. Cette citation permettait d’aller à la rencontre des passant-e-s pour les interpeller, les faire réagir et susciter un dialogue. Un autre moyen fut également utilisé, celui d’un jeu, à savoir une Noce-à-Thomas représentant cinq fléaux à combattre : la pollution, l’accaparement, la déforestation, la surconsommation et le défaitisme. En outre, les visiteur-se-s étaient invité-e-s à écrire une pensée personnelle qu’ils pouvaient accrocher, tel un oiseau ou une feuille, sur les branches d’un grand « arbre de vie » dessiné sur le fond du stand. Enfin, une brochure expliquant notre perspective et contenant un florilège de textes d’auteurs leur était offerte.

Ce fut une expérience intéressante et enrichissante, qui eut beaucoup de succès. Les temps morts ont été fort rares, les dialogues et les échanges souvent profonds. Il est particulièrement réjouissant de constater que beaucoup de gens sont convaincus que la société ne peut se contenter d’envisager des mesures matérielles pour lutter contre le défi représenté par les dérèglements climatiques et écologiques, mais qu’elle doit aussi passer par une transformation du regard porté sur la planète. C’est vrai que nous prêchions peut-être des convaincus… Mais certains propos revenaient comme un leitmotiv : nous devons cesser de nous croire extérieurs à notre environnement et au monde créé ; nous devons arrêter de considérer la nature et toute la planète comme une réserve dans laquelle nous pouvons puiser indéfiniment pour satisfaire notre besoin de surconsommation et notre cupidité.

Nous faisons partie de ce monde au même titre que tout ce qui s’y trouve. Il est donc essentiel que notre relation avec lui soit faite de respect et de la reconnaissance de sa dimension « sacrée », vu qu’il nous est donné, et par là, nous dépasse.

GRES

Nous avons le plaisir d’informer ceux qui n’ont pas eu l’opportunité de passer nous voir que nous serons également présents à la Journée d’Eglise le samedi 5 septembre prochain, à proximité de la Cathédrale de Lausanne.

Fascination des idôles

Dans un de ses livres (De surcroît, Quadrige, PUF, 2010, chap. III) le philosophe Jean-Luc Marion nous livre une méditation stimulante sur le regard et son objet, le tableau. Regarder n’est pas voir. Voir, en effet, consiste à laisser le visible, indifférencié, illimité, assaillir nos yeux ; tandis que regarder, c’est cerner des figures, distinguer des plans, arrêter le flux continu du visible pour en encadrer des objets déterminés dans le champ du regard.

Quand le peintre réalise un tableau, il opère une capture semblable, afin de nous offrir sa vision phénoménale du réel. Or, l’étonnant, déjà souligné par Pascal, est que le tableau suscite en nous une admiration plus forte que la réalité dont il dépend, tellement il nous fascine. Le tableau capte notre attention, il nous oblige à revenir à lui sans cesse, alors même qu’il réduit et simplifie le monde. Il agit comme une idole, écrit Marion, en nous arrachant à l’attraction de la terre, à l’immensité du cosmos et en recueillant nos désirs et nos espérances. Telle l’idole, le tableau est puissant par excès de visibilité, par saturation, précisément parce qu’il concentre tout ce qui est à voir dans un profil, dans un cadre. Son efficacité : porter à notre contemplation des choses nouvelles, pour nous les redonner sans cesse ; son défaut : être une idole qui masque ce que la vie a d’invisible, le vrai visage d’autrui, en ne nous obligeant à aucune responsabilité ; le contraire de l’icône, dont le but est de nous mettre en relation avec Celui qui est hors-cadre.

Ces réflexions, peut-être un peu schématiques, attirent notre attention sur le fonctionnement de l’idole : réduction phénoménale qui nous fascine, qui fait briller les choses, qui vole notre admiration au réel, qui nous cache la présence d’autrui. D’un coup, apparaît devant nous le clinquant de notre société électronique, avec ses millions d’écrans, petits et grands, captant tous les regards, et faisant disparaître tout ce qui, de la vie et du monde, leur est inassimilable. Mais il y a aussi toutes les machines, tous les objets qui nous permettent d’exercer un pouvoir, tout en nous renvoyant le reflet de nous-mêmes dont nous sommes avides. Nous le constatons pourtant, ces idoles nous font passer régulièrement à côté de ce qui importe : les êtres qui souffrent, la nature qui souffre.

Dans la Bible, en particulier dans l’Ancien Testament, les idoles dont il est question sont religieuses : de vulgaires figures animales ou humaines, dont les prophètes se moquaient, mais qui, en tant que contrefaçons de Dieu, ont néanmoins exercé un énorme envoûtement. Nous réprouvons évidemment une telle naïveté. Mais n’était-elle pas centrée ? Alors qu’aujourd’hui, nous avons multiplié à l’infini les objets qui nous ensorcellent.

René Blanchet

Après la chrétienté… d’une réforme à l’autre (épisode 4)

Les « causes » de la Réforme

La Réforme a été le principal agent de la dissolution de la chrétienté (voir les blogs « Après la chrétienté… épisodes 2 et 3 »). Mais les 95 thèses de Luther contre le trafic des Indulgences n’auraient pas pu être le détonateur de la bombe réformée, si ses constituants explosifs n’avaient pas été préparés depuis longtemps. Les principaux consistent dans le changement culturel qui s’opère progressivement depuis le Moyen-âge : une réorganisation rationnelle de la société (émergence du droit, différenciation de couches sociales et ascension des élites, progression des échanges financiers) et de la pensée (multiplication des universités, systèmes théologiques), qui conduira à la Renaissance du 15ème siècle.

Cette progression en cache une autre : celle d’une insatisfaction croissante de la population à l’égard de l’Eglise catholique et d’un besoin de spiritualité qui s’est incarné dans divers mouvements, acceptés ou sévèrement réprimés : les réformes monastiques des 12ème et 13ème siècle, les mouvements de retour à la pratique de l’Evangile (Pierre Valdo, les Cathares!, les Frères de la Vie commune de Gérard Grote), les enseignements universitaires de John Wycliff et de Jan Hus ; d’autres encore, plus populaires, pèlerinages et rituels, imprégnés de peur de la mort et de l’enfer.

La Renaissance, en s’inspirant fortement des arts, de la philosophie et de la science de l’antiquité, libère la pensée. De nombreux humanistes, aussi réputés qu’Erasme, fixé à Bâle, ou moins connus, comme les érudits qui entourent Jacques Lefèvre d’Etaples, en France, aspirent à une réforme de l’Eglise, basée sur une meilleure lecture du Nouveau Testament.

Tous ces faits, ainsi que les circonstances politiques (querelles princières, particularismes nationaux) qui ont favorisé l’impact des idées de Luther, sans oublier l’invention de l’imprimerie, qui a accéléré leur diffusion à travers l’Europe, ont joué un rôle capital. Mais, c’est à Martin Luther lui-même que nous devons la profondeur et la radicalité de cette révolution ; il n’en a pas été seulement le catalyseur : sans son exigence théologique, fruit de son évolution spirituelle et intellectuelle, sans la clarté et le tranchant de sa pensée, son courage et à sa détermination, la Réforme n’aurait pu donner qu’un chaos. Pour que la Réforme protestante pût avoir un tel retentissement, il fallait une pensée forte et un geste, une cohérence théologique et une foi qui s’imposent.

Les idées réformées

Insistons sur la radicalité des idées réformées, qui s’exprime par l’adjectif solus ou sola : le Christ seul, la grâce seule, l’Ecriture seule. Il ne s’agit pas d’une entreprise de réduction, mais de rupture avec un système ecclésial et théologique qui avait perdu son âme et s’accommodait de toutes sortes de dérives. Un front est ouvert contre la hiérarchie papale et cléricale, pour une remise en vigueur de la liberté du peuple de Dieu, dont tous les membres sont égaux devant Dieu. Un second front vise le sens même de la piété et promeut la foi comme réponse personnelle à la gratuité de l’amour de Dieu, à l’encontre de pratiques de demandes, de rétributions et de pénitences, encore imprégnées de terreurs sacrales. Le troisième front concorde, qui exige un retour à l’Ecriture, en tant que témoignage premier de la Révélation, contre les traditions et coutumes qui s’y étaient ajoutées au cours du temps, en oubliant son intention. On inaugurait par là une nouvelle phase de la science de l’interprétation des textes, si importante pour le christianisme dans sa relation avec la culture de la société dans laquelle il vit. Afin que les trois principes, dont nous venons de parler, puissent être compris et vécus de façon authentique et conséquente, il fallait que les fidèles soient formés. Il est facile de deviner les grands changements culturels que produisit l’oeuvre éducative de la Réforme, par ses Académies, ses écoles, sa production biblique, théologique, scientifique. Elle balisa la voie des droits de l’homme et de la démocratie.

Une réforme pour le 21ème siècle ?

Pouvons-nous parler, aujourd’hui, d’un besoin d’une nouvelle réforme, et comment ? Il faut d’abord noter que les conditions de base sont complètement différentes : l’Eglise catholique n’est plus en soi le problème ; elle a fait récemment sa propre réforme à travers le concile de Vatican II, même si sa structure hiérarchique et son dogmatisme persistent. La grande différence consiste dans le fait que l’état de chrétienté ayant disparu, les Eglises ne jouent plus de rôle dans la gouvernance des sociétés. La modernité a accompli la séparation entre le spirituel et le temporel. La sécularisation, comprise comme un processus de laïcisation des idées, a relégué les Eglises dans la marge, où leur enseignement vaut comme opinion privée. Elles sont au même niveau que d’autres organisations d’utilité publique, et les faits montrent que l’économie, la finance ou les médias ont plus d’écoute qu’elles. Les pratiquants sont, chez nous, une minorité qui ne dépasse guère 1% de la population, quand bien même, d’après les sondages, une partie estimable de la population reste attachée au christianisme, soit qu’elle partage ses valeurs, soit qu’elle pratique encore des formes de prière privée.

Les raisons d’une nouvelle réforme

Dans ces conditions, on peut penser qu’une réforme constitue, pour les Eglises, une question de survie. Leur langage et leur structure paraissent de plus en plus inadaptées à l’état présent de la société. Face aux défis cruciaux qui se posent dans le monde : changement climatique, crise financière, inégalités et conflits, déplacements de population, justice et gouvernance mondiales, le discours des Eglises est faible.

D’un côté, on peut dire que la population est indifférente à l’égard des Eglises et n’attend rien d’elles. Inondée par un discours scientiste et relativiste, décontenancée par le pluralisme des idées et des comportements, cette population semble totalement adonnée au consumérisme, scotchée aux innovations technologiques, prisonnière d’un hédonisme du corps et de l’ego.

D’un autre côté, on observe que cette vacuité de sens et ce manque de transcendance, aggravés par la dislocation des liens sociaux, provoquent par réaction un besoin accru de spiritualité. Une spiritualité qui s’exprime par diverses pratiques de méditation, par l’engagement dans des mouvements d’inspiration orientale ou d’idéal naturo-écologique. Au total, ces problèmes engendrent de l’insatisfaction à l’égard des Eglises et exercent sur elles une pression qui les oblige à chercher de nouvelles réponses.

Les énormes transformations intervenues dans la société devraient les pousser à réaliser une véritable nouvelle réforme : opérer des changements de structure, pour retrouver avec la population le contact qu’elles ont perdu ; élaborer un nouveau message, qui s’applique mieux aux réalités vécues et leur permette de sortir de leur mutisme. Mais cela ne va pas de soi. Comme la Réforme du 16ème siècle le montre, le caractère problématique de la situation extérieure ne suffit pas à opérer un véritable tournant. Il faut qu’une parole forte se fasse entendre dans les rangs des théologiens. Vatican II n’aurait pas eu lieu, non plus, sans le geste révolutionnaire de Jean XXIII et sans l’aide d’une constellation de théologiens catholiques éclairés (H. de Lubac, H. Küng, Y. Congar, K. Rahner, M.-D. Chenu, etc.) et l’expertise de collègues protestants (K. Barth, O. Cullmann, E. Schlink, L. Vischer, etc.). Nous avons à nouveau besoin d’une parole forte qui renouvelle le message d’incarnation de l’Evangile et permette une nouvelle humanisation de l’homme sur une planète en péril. Les théologiens sont – malgré tout! – les premiers requis pour effectuer l’indispensable mue du langage chrétien, afin que la dynamique de la Révélation de Dieu puisse à nouveau agir et les valeurs occultées être explicitées pour le bien de tous.

René Blanchet

L’Église a besoin d’adversaires

Un passage de l’apôtre Paul m’a amusé. Il écrit (1 Co. 16,9) : Je resterai à Ephèse jusqu’à la Pentecôte, car une porte s’y est ouverte toute grande à mon activité, et les adversaires sont nombreux ! Qu’est-ce que Paul veut insinuer avec cette remarque : et les adversaires sont nombreux ? Serait-il un apôtre tellement agressif qu’il chercherait la bagarre, considérant la présence d’adversaires comme une raison supplémentaire pour poursuivre son activité à Ephèse ? Dans d’autres traductions, nous lisons : bien que les adversaires soient nombreux. Cela voudrait dire que Paul craint la présence de nombreux adversaires, mais montre cependant assez de courage pour poursuivre sa mission. La première traduction colle plus au texte : à mon avis, Paul apprécie positivement la présence d’adversaires ; s’affronter avec eux lui semble faire partie de sa mission ! J’aimerais partager avec vous les réflexions qu’a suscitées en moi cette prise de position.

Mais auparavant, il s’agit d’établir une distinction entre ennemis et adversaires. Un ennemi (inimicus) est quelqu’un d’hostile. Il y a de son côté une opposition et même une fermeture radicales. Entre lui et nous, il y a un fossé ou un mur. Avoir un ennemi nous empêche de dormir ; car nous nous demandons ce qu’il va entreprendre contre nous. Mais nous culpabilisons aussi face à lui, nous demandant quel tort nous avons pu lui causer, nous faisant du souci pour ne pas élargir le fossé qui nous sépare ? Comment sortir de cette situation bloquée ?

Par contre, un adversaire (adversus, qui est dans le camp opposé) est un opposant tactique. Il n’est pas hostile à ma personne, mais il conteste l’un ou l’autre des points que je défends. L’adversaire invite à la discussion, au dialogue. Même si nos positions peuvent rester finalement incompatibles, l’adversaire manifeste de l’intérêt pour le problème en jeu, il me pose des questions, il m’oblige à préciser, à approfondir mon point de vue, il peut m’en faire changer. L’adversaire m’apprend quelque chose. Nous avons besoin d’adversaires ; c’est donc une grave erreur que de confondre sans autre nos adversaires avec des ennemis, même si c’est difficile !

La question que je désire soulever est de savoir si, aujourd’hui, notre Eglise a, ou même mérite, d’avoir des adversaires. Nous avons la chance de vivre en paix, le canton nous accordé un statut et un financement ; d’une manière générale, non seulement on nous tolère, mais on nous apprécie. La tentation est proche, à cause de cela même. Elle peut prendre au moins trois formes, qui nous évitent d’avoir des adversaires. 1) Notre Eglise, qui apprécie favorablement notre société démocratique et humaniste se contente de lui apporter la caution métaphysique et spirituelle qui lui manque, tout en restant neutre à son égard. Ne la critiquant pas, l’Eglise n’aura pas d’adversaires. 2) Ou, au contraire, touchés par les dégâts psychiques et spirituels que commet cette société matérialiste, alertés par les clivages injustes engendrés par la domination du tout-à-l’économie, les chrétiens se concentrent sur les blessés à guérir, les brèches à colmater, les marginaux et les laissés-pour-compte à aider. Mais sans rien dire ! Elle n’aura pas d’adversaires. 3) Troisième tentation considérée : L’Eglise est une communauté ; elle pourrait donc vivre en communauté fermée, avec un Evangile fonctionnant comme une charte interne. Dans ce cas de figure, les adversaires existent, mais ils restent en dehors !

Je me dis que si nous ne prenons pas en compte les adversaires, si, par peur, nous ne nous confrontons pas à eux, si nous restons muets, nous risquons, en tant qu’Eglise, en tant que paroisse, d’avancer sur de fausses pistes, qui ne correspondent pas au contenu de l’Evangile. Notre politique pastorale sera mal orientée. Finalement, l’apôtre Paul n’avait-il pas de la chance d’avoir de nombreux adversaires ? Et notre malchance n’est-elle pas d’avoir affaire à des quantités d’indifférents ? Avec des indifférents, c’est clair, on ne peut aller bien loin. Cependant, n’y a-t-il pas parmi ceux que nous croyons indifférents, des adversaires potentiels ? Et notre tâche ne serait-elle pas de discerner chez ceux que nous estimons indifférents les adversaires dont nous avons besoin ? Il ne s’agit pas d’en venir aux mains, ni d’inventer des conflits artificiels, surtout pas d’échafauder des stratégies agressives. Comme chrétiens, nous sommes formés par le récit évangélique ; ce récit nous place devant Dieu, dans la création, il nous adresse au Christ qui s’est donné pour nous, il nous constitue responsables du monde dans la liberté acquise. D’autres personnes sont formées par d’autres récits, ou elles le comprennent différemment. Il s’agit de confronter les récits qui nous forment, de les interroger, en référence à la Parole de Dieu. Notre but n’est pas de rallier les adversaires à notre point de vue, de les enfermer dans notre propre récit ; mais, dans le dialogue, nous modifions conjointement nos récits et nous approchons ensemble du Dieu qui nous parle. Les adversaires nous permettent de sortir de notre tour d’ivoire.

L’actualité, tragiquement, nous montre comment des personnes ou des Etats adversaires, incapables de se parler, deviennent des ennemis, jusqu’à entrer en guerre. Après bien des massacres, ils constatent qu’il est impossible de continuer ainsi. Il faut négocier, c’est-à-dire quitter, petit à petit, le statut d’ennemis pour redevenir de simples adversaires. Et il n’est pas impossible, qu’après des décennies, on devienne des amis ! Quand Jésus, dans le Sermon sur la Montagne, nous demande d’aimer nos ennemis, n’a-t-il pas en vue cette possibilité, qui est pour lui une exigence ? Car il sait que, même avec notre pire ennemi, nous avons un point commun : nous sommes l’objet de l’amour de Dieu, qui nous porte, qui nous supporte, qui nous appelle. Or, si nous avons ce point commun avec notre ennemi, c’est qu’au fond, il n’est que notre adversaire ! Un être auquel nous sommes appelés à nous confronter de manière positive .

Dans le sens que nous venons d’explorer, nous ne pouvons donc que souhaiter, – à notre Eglise comme à nous-mêmes – d’avoir peu d’ennemis, mais beaucoup d’adversaires.

René Blanchet

Grammaires du vivre-ensemble

Par Anne Sandoz Dutoit

Toute langue est caractérisée par sa grammaire, son vocabulaire, ses symboles et, dans bien des cas, sa littérature. De même, chaque religion peut être vue comme une langue visant à articuler, aux plans individuel et social, la composante spirituelle, que je qualifierais d’« au-delà du moi ». Cette composante, en harmonie étroite avec le corps et le psychique, permet à l’humain de développer ce à quoi il est véritablement appelé, avec ses semblables.

Toute langue est enracinée dans une ou des cultures, comme chaque religion naît et se développe en un ou des terreaux spécifiques et élabore sa vision du monde et de l’humain. Notre grammaire religieuse occidentale est judéo-chrétienne depuis plus de 2’000 ans. L’appel à devenir vraiment humain peut donc se faire entendre entre autres à travers le langage chrétien qui a marqué la vie et les productions culturelles de nombreuses générations. Cet appel, adressé à chacun-e, je le comprends comme une incitation à cultiver le lien avec une dimension qui à la fois me dépasse et me fait grandir de l’intérieur, comme un encouragement à développer tous les aspects de ma personne : physique, psychique, relationnel et spirituel. Sans cela, je suis amputée d’une part de moi-même. De plus, cette interpellation ne tend pas seulement à un mieux-être individuel, elle est encore exhortation à assumer mes responsabilités vis-à-vis de mon environnement naturel et social, pour le bien commun.

Textes bibliques, rites, traditions, édifices religieux et symboles liés au christianisme sont autant d’éléments d’une langue qui devient pourtant de moins en moins familière. Il est donc important de la (ré)apprendre et de la transmettre en l’actualisant au risque de tomber sans cela dans un analphabétisme qui peut rendre l’appel plus difficile à discerner. Comme il est nécessaire de développer un langage qui permet de dire le corps, le psychique et le social, leurs besoins et leurs maux respectifs, il est en effet indispensable de pouvoir articuler ce « lieu du manque » en moi qui aspire à autre chose, à du plus grand. D’où l’importance d’offrir à tous non pas une foi « clé en main », mais des outils pour partir en quête de leur part spirituelle et la faire grandir. Je ne suis toutefois en mesure de transmettre qu’une langue religieuse que je connais bien, inséparable d’une culture où j’ai mes racines. Quant aux autres langues, je peux en reconnaître la richesse et chercher à les comprendre, mais je ne m’y sentirai jamais aussi à l’aise que dans ma langue maternelle. Alors autant puiser dans les ressources qui sont les miennes pour tenter d’éveiller chez d’autres la curiosité et le goût du spirituel.

Sous quelle forme et à travers quels signes se laisse découvrir la transcendance qui, dans la grammaire qui est la mienne, se nomme Dieu de Jésus-Christ, ne m’est pas d’emblée accessible. Il n’en résulte pas pour autant que d’autres grammaires ne puissent pas également servir à accueillir, dire et vivre son message. Il n’y a pas de hiérarchie des langues et c’est aux fruits que se reconnaît la réponse donnée à l’interpellation. Le contact entre langues religieuses a de surcroît le potentiel d’enrichir chacune et de favoriser des remises en question réciproques, parfois salutaires.

Face aux défis environnementaux, migratoires et sociaux de notre époque, il est urgent de trouver des pistes pour un mieux-vivre ensemble sur la Terre où nous cohabitons. Une quête commune de valeurs est requise. Le dialogue interreligieux, auquel associer les athées et les agnostiques, peut y contribuer. Un tel dialogue implique cependant que chacun-e soit à même de rendre compte de sa vision du monde et de l’Homme, – d’où l’importance de connaître aussi sa propre grammaire spirituelle -, et de saisir les enjeux des autres grammaires, ce qui ne va pas nécessairement de soi ! Apprendre à s’écouter les uns les autres, que nous pouvons fonder comme chrétiens notamment dans l’apprentissage de l’écoute de l’Autre, prend ici toute sa valeur. Par ce dialogue, cherchons à devenir ensemble plus véritablement humains, à la fois enracinés dans nos identités spécifiques et ouverts aux autres. La conscience de notre interdépendance et des responsabilités qui en découlent en sortira certainement vivifiée.

Après la chrétienté… (Episode 3 : théisme)

Dans nos Eglises, sur la place publique, en famille ou au bistrot, lorsque nous parlons de « Dieu » (cela arrive-t-il encore… ?), de quel « Dieu » parlons-nous ? Plus précisément, à quelle(s) représentation(s) ce mot fait-il encore appel ? Quand nous disons « Dieu », à quel système de pensée ce nom est-il associé, nolens volens… ?

Sommes-nous proches de « l’a-thée », qui non seulement rejette le nom de « Dieu », mais ce vers quoi il fait signe, du « théiste », qui pense pouvoir le prononcer avec suffisamment d’assurance, de certitude ou d’évidence ou de « l’ana-théiste », qui considère que les noms que nous prêtons à « Dieu » disent bien quelque chose à son sujet, mais que le « Dieu » ainsi désigné ne se laisse ni réduire et enfermer dans une telle dé-nomination. Pour l’anathéisme, en effet, le trop peu de l’athéisme et le trop plein du théisme sont deux positions de certitude qui ont mutilé bien des âmes et des esprits dans notre histoire… C’est de cela dont il faut prendre congé afin de libérer un nouvel espace au divin, à la croisée du religieux et du non religieux, du profane et du sacré, là où l’éternel peut se faire épiphanie, là où l’humain devient capable de séjourner dans l’ouvert, le doute et le mystère.

Dans l’histoire plurimillénaire des représentations du « nom de Dieu », il y a fort à parier que le théisme tient le haut du pavé. Mais qu’entend-on par-là ?

Théisme ou de quoi Dieu est-il le nom… ?

Le théisme constitue l’une des manières classiques dont les religions antiques et les divers monothéismes se sont « représentés » Dieu ou les dieux à travers les âges et les civilisations. Tel quel, ce mot apparaît la première fois chez Voltaire et Diderot (vers 1740). Il est une tentative de rendre compte des divergences philosophiques entre athées, déistes, théistes et monothéistes.

Aux yeux d’André Gounelle, le théisme, au 18e siècle, est une « religion raisonnable et naturelle qui implique un lien personnel et vivant avec une divinité, considérée comme l’Etre suprême. Elle comporte une forme de culte et de prières et se manifeste par des sentiments religieux. Mais le théisme refuse toute forme de révélation spécifique, soupçonnée de générer exclusivisme et intolérance » (le théiste n’a donc pas de relation privilégiée à une tradition religieuse particulière). C’est dans ce refus de toute révélation que le théisme se distingue du christianisme, notamment. Pour le croyant théiste (Rousseau, par exemple), Dieu se manifeste en priorité dans l’âme et dans la nature. Il voit en Dieu une personne qui a en face d’elle des choses et des êtres (dualisme).

Le théisme s’est en partie constitué dans la rencontre avec l’abstraction et la conceptualisation de la métaphysique grecque et les Lumières modernes. Le Dieu du théisme est le Dieu de la démonstration et de la certitude objective, de l’explication rationnelle de l’Univers. Mais là encore, ce mot reprend des schèmes de pensée et de représentation bien antérieurs à cette époque.

Le Dieu du théisme

Selon l’ancien évêque anglican John Shelby Spong, le théisme plonge ses racines dans la nuit des temps : «Dieu est vu comme un être surnaturel, superpuissant, résidant en dehors de notre monde, au dessus du Ciel, dans un 3e étage de l’univers, mais capable d’envahir et de pénétrer notre réalité par des voies miraculeuses, pour bénir, pour punir, pour accomplir sa volonté, pour répondre aux prières quand il en a envie et pour venir en aide à ces humains si faibles et impuissants. Il est un juge qui trône au-dessus du Ciel et tient un grand livre de comptes…». Sur un tel arrière-fond, la religion sera alors la manière concrète et pratique d’arriver à gagner la faveur de cette divinité et à échapper à son courroux…

Le Dieu théiste est « immuable » et « intemporel » (toujours pareil à lui-même, résistant au changement, garantissant l’immuabilité de l’ordre du monde, de l’ordre cosmique, de l’ordre social et politique aussi) ; il est « surnaturel » et « tout-puissant » (doté d’un pouvoir absolu sur les hommes et l’univers : rien n’arrive ni n’existe sans son intervention, quitte à bouleverser les lois qu’il a lui-même créées); il « réside hors du monde » : la terre n’est pas sa demeure. Il la visite (il est donc capable d’y intervenir par des voies imprévisibles et miraculeuses), mais y est étranger ; il est « impassible » et « invulnérable » (rien ne le blesse, ne le touche et l’émeut) ; il bénit, punit ses créatures, répond ou non aux prières de ses enfants. Le Dieu théiste prend peu à peu les traits d’une figure personnifiée, personnelle, assimilée à un individu, résidant dans les hauteurs situées au-dessus du Ciel. Songeons aux représentations de l’art et des peintures religieuses, à Léonard de Vinci, par exemple, et à sa « Création d’Adam » illustrée au plafond de la Chapelle Sixtine…

Nul besoin d’être grand clerc pour se rendre compte que la pensée chrétienne classique (sa doctrine, ses crédos, sa liturgie, son culte) s’exprime au travers de représentations théistes : Dieu y est présenté comme un Être céleste, principe premier et dernier, qui assure fondement, stabilité et vision d’ensemble au réel, qui plus est, apprécie nos louanges, écoute nos confessions, nous révèle sa volonté sainte et nous appelle à une vie spirituelle en communion avec lui. Au fond, Dieu est considéré comme un être humain, mais en mieux

Critique du théisme

Or, c’est précisément cette représentation de Dieu, jugée trop anthropomorphique et trop proche d’un discours de certitude, qui pose problème à nombre de nos contemporains. Une telle représentation s’effondre aujourd’hui, conjointement aux schémas classiques de la métaphysique philosophique et religieuse… Désormais, tout discours sur Dieu, sur le divin qui, d’une manière ou d’une autre, « prétendrait savoir » doit revoir ses prétentions à la baisse… Ce Dieu assimilé peu ou prou au pouvoir et à la souveraineté triomphante fait fi de l’hospitalité, de l’amitié, de la bienveillance, de l’accueil et de la discrétion. Le concept de Dieu comme monarque absolu de l’univers qui exerce des pouvoirs arbitraires et illimités sur ses créatures, oublie un peu trop le Dieu « promesse, appel, désir d’aimer et d’être aimé ». Ce Dieu antique est né d’une lecture littéraliste de la Bible et de l’application pernicieuse d’une métaphysique de la toute-puissance et de l’autosuffisance… Théodicée et théocratie sont des rejetons de la souveraineté théiste. Paul Ricœur le rappelait jadis : c’est ce « Dieu » de l’onto-théologie qui mérite aujourd’hui d’être dépassé et repensé…

A votre avis :

  • Partagez-vous les critiques que l’on peut adresser à la représentation théiste de Dieu ? Le théisme est-il la seule manière de donner sens à l’expérience de Dieu ?

  • Peut-on sortir d’une perspective théiste pour formuler la foi aujourd’hui ? Si oui, que veut dire alors parler de Dieu de manière non théiste ?

  • Peut-on encore invoquer, rendre grâce, prier un Dieu qui aurait perdu ses « attributs théistes » ?

La chrétienté est morte… Vive l’Evangile ! (Episode 2)

Vous êtes-vous déjà réveillés un matin en vous demandant : «Pourquoi donc se lever aujourd’hui et faire ce qui est à faire»? La vie, telle qu’elle est, avec ses abîmes et ses sommets, ses joies et ses peines, ses grandeurs et ses vicissitudes vaut-elle vraiment la peine d’être vécue? Ne faudrait-il pas se rendre à l’évidence des propos du philosophe et écrivain roumain Emil Cioran et parler, avec lui, de l’inconvénient d’être né? Bien plus, de quel droit peut-on imposer à des personnes de venir au monde alors qu’elles n’ont rien demandé? Est-il légitime de vouloir prolonger ainsi la vie de l’espèce? Au nom de quoi pouvons-nous préférer que l’aventure humaine continue, que l’espèce humaine se perpétue plutôt qu’elle ne s’arrête et disparaisse? Au fond, la vie est-elle un bien suffisamment grand pour que l’on se sente légitimé non seulement à l’habiter, mais à la perpétuer, en appelant d’autres à y prendre place?

Vous avez dit «métaphysique»?

Si vous vous posez ce genre de questions, c’est que vous faites déjà de la «métaphysique». Un peu comme jadis Monsieur Jourdain faisait de la prose, sans le savoir. Vous cherchez des «raisons» à ce qui déborde la raison, du sens à ce qui relève de l’ambiguïté et du mystère fondamental de la vie. Affirmer, par exemple, que l’être vaut mieux que le néant, que le processus vital demeure préférable à son anéantissement, que l’amour est plus fort que la haine, que la justice et l’équité priment sur la seule défense d’intérêts privés, de telles affirmations (comme d’ailleurs leur négation) ne reposent pas uniquement sur des considérations objectives et rationnelles, mais relèvent de «postures personnelles», de «décisions existentielles» qu’aucune démonstration logique et argumentation ne parviendront entièrement à confirmer ou infirmer. Le sens que vous cherchez ne relève pas d’abord d’une vérité assurée (d’une preuve), mais d’un travail de la pensée et d’un positionnement personnel susceptible de répondre aux défis que nous impose la vie. La «métaphysique» n’est donc plus un palais dans les nuages, une superstructure fondée dans le ciel des idées. Elle devient l’infrastructure même de la vie humaine, ce qui la porte, lui donne consistance, valeur et orientation, ce qui fait que la vie, en dépit de ses ombres tragiques et absurdes, peut s’accomplir en demeurant sensée et humaine.

Les ancres dans le ciel

Tel est l’argument du livre de Rémi Brague Les ancres dans le Ciel : l’infrastructure métaphysique (Le Seuil, 2011). Ce philosophe et spécialiste de philosophie médiévale, pense que la légitimité de l’existence comme celle de la valeur de la vie et de sa perpétuation sont devenues, paradoxalement, des questions brûlantes et décisives. A l’heure où plus aucun système et tradition ne peuvent justifier de manière certaine et évidente notre raison d’être et la transmission de la vie, il incombe aux humains de chercher des réponses aux questions ultimes de l’existence pour que la vie humaine reste possible. Ni le plaisir que l’on peut éprouver soi-même à exister, ni le fait nu de «vivre», ni l’affirmation que la vie se transmet par habitude ou par négligence ne parviendront à prendre en charge ces questions dans toute leur radicalité. Pour cela, il nous faut ce que l’auteur appelle une «infrastructure métaphysique», un «ancrage céleste» ou, si l’on préfère, de la hauteur et de la verticalité. Sans qu’il soit nécessaire de recourir à une théologie spécifique ou à une religion particulière, il suffit qu’il y ait du «divin» quelque part, c’est-à-dire une forme de transcendance reconnue et habitée par chacun-e, selon son histoire, sa pensée et ses décisions de vie. Peu importe donc qu’on cherche ce «divin» dans la nature, en un style stoïcien ou dans l’enseignement des religions. Mais pour le bien des humains et de la vie, il nous faut retrouver un humanisme mâtiné de transcendance qui «verticalise» l’homme, élève et approfondisse son regard…

Si de nos jours, la «métaphysique» a déserté la théorie, la démonstration rationnelle ou l’explication de la réalité sur la base d’un schéma de causalités et d’effets, c’est pour mieux se loger dans le travail de la pensée induit par l’expérience et la subjectivité. C’est là peut-être le nouveau destin de la «métaphysique»: mettre en question nos pseudo-certitudes, libérer le réel de son aplatissement par les technosciences et délivrer l’être humain de sa réduction à un pur animal rationnel. Pour éveiller et sauvegarder le bien propre de l’homme: sa capacité d’émerveillement et de reconnaissance ainsi que sa manière de se situer, de répondre du Mystère du monde.

Faut-il encore parler de «métaphysique»?

Si la chrétienté vécut jadis d’une certaine représentation de la « métaphysique » dont il nous faut prendre congé aujourd’hui, la pensée chrétienne actuelle – comme vraisemblablement toute pensée profonde de la vie et respectueuse de l’homme – ne saurait faire l’économie d’un style «métaphysique» et des formes renouvelées de son questionnement. L’ancienne «métaphysique», par son accent sur la connaissance rationnelle et objective aboutissait à des abstractions, à un spectacle mental, à des spéculations qui réifiaient l’individu en le coupant de sa condition historique. Elle oubliait l’être et l’existence de l’homme. La nouvelle «métaphysique», elle, dans sa prise en charge intellectuelle des grandes questions de l’existence restera notamment orientée sur la question du sens de la vie et des réponses existentielles que chaque individu seul pourra donner… L’enjeu demeure: «penser son existence et habiter sa pensée, sans céder sur l’altérité infinie de la vérité» (Denis Müller).

La chrétienté est morte… Vive l’Evangile! (Episode 1)

L’Insensé de Nietzsche l’annonçait : « Où donc est Dieu ? Je vais vous dire où il s’en est allé… : nous l’avons tué…, vous et moi ». Ce cri qui retentit jadis dans tout l’Occident chrétien fut loin d’être l’annonce triomphante d’une victoire. Il plongea les humains dans l’abîme : « Où allons-nous nous-mêmes, maintenant, loin de tous les soleils ? » Reconnaître ce double constat exige courage et lucidité. Et du temps. Aujourd’hui nous y sommes et on en parle… Mais de quel Dieu Nietzsche proclame-t-il la mort ?

Enjeux et horizon

Cette question est cruciale tant pour les Eglises chrétiennes que pour les croyants qui les fréquentent encore. Depuis plusieurs décennies déjà, actualisant en cela un vaste mouvement de l’histoire de la religion en Occident, nous assistons au rapide délitement de la « chrétienté », à son agonie et à sa fin. Comment donc comprendre ce qui se passe ? S’agit-il d’une sortie progressive de toute forme de croyance religieuse (comme d’aucuns l’ont prédit de manière rapide et téméraire…) ou en va-t-il, prioritairement, de la fin d’une certaine forme de christianisme ? Dans cette seconde hypothèse (qui sera la nôtre), quel est donc le christianisme qui se meurt ? Et vers quelle forme de religion nous dirigeons-nous ? Allons-nous vers un christianisme arc-bouté sur lui-même, campant sur des positions absolues et intransigeantes ? Ou vers un christianisme ouvert, renouvelé, re-formé, voire franchement « non religieux », aux prises avec les défis actuels et les questions de tous ?

Sur ce blog, tout au long des mois qui viennent, nous tenterons de démêler l’écheveau et de savoir de quoi on parle. Qu’entend-on par « chrétienté » ? Quels sont ses fondamentaux, ses points d’appui, les ressorts de sa pensée ? Et quelle(s) représentation(s) de « Dieu » sont à l’œuvre dans un tel christianisme ? Nous croiserons alors des termes lourds de sens ; nous parlerons de « métaphysique », de « théisme », de « sécularisation et de laïcité », de « spiritualité, de mystique et d’avenir de la religion » ; de l’Evangile aussi et de ce qui survient, aujourd’hui encore, sous les mots « Dieu », « Christ », « Eglise »…

Pour l’heure, larguons les amarres et commençons le voyage… avec le mot « Chrétienté ».

Vous avez dit « Chrétienté » ?

La notion de « Chrétienté » est une construction des historiens et des penseurs modernes pour tenter de caractériser les temps qui nous ont précédés. Il serait donc trompeur de réduire cette notion à une période déterminée (par exemple du 3e au 14e siècle), puisque nombre de ses traits, de ses ressorts sont à l’œuvre à travers les âges et de nos jours encore. Pourtant, entre le christianisme de l’Antiquité, du Moyen âge, des Temps modernes et notre christianisme actuel, s’il y a nombre de points communs, plusieurs différences, ruptures et écarts sont survenus qu’il s’agit de repérer et de valider.

Parmi les caractéristiques principales de la « Chrétienté », on notera d’abord le lien fort entre religion et politique. On entend par là le passage progressif du christianisme comme « écoles de sagesse » (2e siècle), comme « mouvements communautaires » vers une« religion institutionnalisée », c’est-à-dire vers une socio-structure juridique et politique, dotée de critères de régulation des traditions (Canon des écritures), de la vérité (règles de foi, doctrines et dogmes) et de l’institution (succession apostolique, organisation hiérarchique, discipline). On parlera également de « Chrétienté » à partir du moment où le christianisme, de religion illicite, deviendra religion licite (sous l’empereur Constantin, édit de Milan 313), puis religion d’Etat et d’Empire (sous Théodose). Cependant, la « Chrétienté » correspond également à des postures intellectuelles, des schèmes de pensée, des conceptions du monde dont il est possible de présenter les contours principaux.

Selon le philosophe italien Gianni Vattimo, la « Chrétienté » désigne les différentes époques du christianisme qui correspondent au Dieu premier-moteur d’Aristote, au Dieu-fondement de l’être, au Dieu-suprême horloger et architecte du rationalisme des Lumières, au Dieu moral de la dogma-discipline. Comme on le sait, le christianisme reprendra à son compte, tout en l’adaptant, le dispositif métaphysique grec. Il s’inspirera également de la représentation théiste du divin qu’il trouve dans les religions et cultures qui l’ont précédé. Le christianisme fonctionnera alors comme clé de voûte rationnelle et normative valable aussi bien pour les individus que les sociétés ; il devient ce à partir de quoi, les personnes et les collectivités trouvent leur identité et leur raison d’être. Il fait désormais partie des mentalités et sous-tend les structures de la société. Plus vraiment questionné ou interpellé, il fonctionne comme le mythe porteur d’une culture, d’une nation, d’une civilisation.

Au terme de cette très brève présentation, une foule de questions surgissent. Parmi elles, les trois suivantes que je partage avec vous :

  • Quels ont été les apports (en + et -) de la chrétienté à la civilisation occidentale ?
  • Comment réagir à cette citation du philosophe danois Sören Kierkegaard : « Toute la chrétienté n’est autre chose que l’effort du genre humain pour retomber sur ses pattes, pour se débarrasser du christianisme (= de la foi chrétienne) » ?
  • Des ruines de notre « civilisation chrétienne », quels nouveaux visages du christianisme et de la spiritualité chrétienne vont-ils pouvoir émerger ?

Jean-François Habermacher

Pour en débattre, n’hésitez à rejoindre Le Club Cèdres, mardi prochain, 16 septembre, au Chemin des Cèdres 5, DM-échange et mission, 1004 Lausanne (18h30-21h30). Inscriptions par courriel (info@cedresformation.ch) ou par téléphone 021 646 37 41. Entrée gratuite !

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«Ne pourrais-tu pas faire que le ciel s’ouvre?»

Vacances en Irlande cet été. Après une semaine sous le ciel gris et la pluie, en manque de soleil et le moral dans les chaussettes, voici la question que m’a posé par ma belle-sœur: «Toi qui es croyante, ne pourrais-tu pas faire que le ciel s’ouvre?» Misère ! Heureusement que ce ne sont pas les croyants qui font la météo (même si j’avoue qu’à ce moment-là je n’aurais pas refusé…)! D’ailleurs, le Dieu auquel je crois ne fait pas la pluie et le beau temps! Par contre, bien souvent un miracle est un miracle parce qu’on ne sait pas comment il se réalise ; si ce n’est par la foi de celui ou celle qui le demande. Après avoir plaisanté et débattu de la question, nous avons décidé que nous ferions de notre mieux! Belle surprise le lendemain matin : le ciel bleu s’ouvrait entre les nuages, et le soleil ne nous a (presque) plus quittés pour nos derniers jours dans ce beau pays! Joli clin d’œil! Il suffisait de demander… Continuer la lecture de «Ne pourrais-tu pas faire que le ciel s’ouvre?»