Après la chrétienté… d’une réforme à l’autre (épisode 4)

Les « causes » de la Réforme

La Réforme a été le principal agent de la dissolution de la chrétienté (voir les blogs « Après la chrétienté… épisodes 2 et 3 »). Mais les 95 thèses de Luther contre le trafic des Indulgences n’auraient pas pu être le détonateur de la bombe réformée, si ses constituants explosifs n’avaient pas été préparés depuis longtemps. Les principaux consistent dans le changement culturel qui s’opère progressivement depuis le Moyen-âge : une réorganisation rationnelle de la société (émergence du droit, différenciation de couches sociales et ascension des élites, progression des échanges financiers) et de la pensée (multiplication des universités, systèmes théologiques), qui conduira à la Renaissance du 15ème siècle.

Cette progression en cache une autre : celle d’une insatisfaction croissante de la population à l’égard de l’Eglise catholique et d’un besoin de spiritualité qui s’est incarné dans divers mouvements, acceptés ou sévèrement réprimés : les réformes monastiques des 12ème et 13ème siècle, les mouvements de retour à la pratique de l’Evangile (Pierre Valdo, les Cathares!, les Frères de la Vie commune de Gérard Grote), les enseignements universitaires de John Wycliff et de Jan Hus ; d’autres encore, plus populaires, pèlerinages et rituels, imprégnés de peur de la mort et de l’enfer.

La Renaissance, en s’inspirant fortement des arts, de la philosophie et de la science de l’antiquité, libère la pensée. De nombreux humanistes, aussi réputés qu’Erasme, fixé à Bâle, ou moins connus, comme les érudits qui entourent Jacques Lefèvre d’Etaples, en France, aspirent à une réforme de l’Eglise, basée sur une meilleure lecture du Nouveau Testament.

Tous ces faits, ainsi que les circonstances politiques (querelles princières, particularismes nationaux) qui ont favorisé l’impact des idées de Luther, sans oublier l’invention de l’imprimerie, qui a accéléré leur diffusion à travers l’Europe, ont joué un rôle capital. Mais, c’est à Martin Luther lui-même que nous devons la profondeur et la radicalité de cette révolution ; il n’en a pas été seulement le catalyseur : sans son exigence théologique, fruit de son évolution spirituelle et intellectuelle, sans la clarté et le tranchant de sa pensée, son courage et à sa détermination, la Réforme n’aurait pu donner qu’un chaos. Pour que la Réforme protestante pût avoir un tel retentissement, il fallait une pensée forte et un geste, une cohérence théologique et une foi qui s’imposent.

Les idées réformées

Insistons sur la radicalité des idées réformées, qui s’exprime par l’adjectif solus ou sola : le Christ seul, la grâce seule, l’Ecriture seule. Il ne s’agit pas d’une entreprise de réduction, mais de rupture avec un système ecclésial et théologique qui avait perdu son âme et s’accommodait de toutes sortes de dérives. Un front est ouvert contre la hiérarchie papale et cléricale, pour une remise en vigueur de la liberté du peuple de Dieu, dont tous les membres sont égaux devant Dieu. Un second front vise le sens même de la piété et promeut la foi comme réponse personnelle à la gratuité de l’amour de Dieu, à l’encontre de pratiques de demandes, de rétributions et de pénitences, encore imprégnées de terreurs sacrales. Le troisième front concorde, qui exige un retour à l’Ecriture, en tant que témoignage premier de la Révélation, contre les traditions et coutumes qui s’y étaient ajoutées au cours du temps, en oubliant son intention. On inaugurait par là une nouvelle phase de la science de l’interprétation des textes, si importante pour le christianisme dans sa relation avec la culture de la société dans laquelle il vit. Afin que les trois principes, dont nous venons de parler, puissent être compris et vécus de façon authentique et conséquente, il fallait que les fidèles soient formés. Il est facile de deviner les grands changements culturels que produisit l’oeuvre éducative de la Réforme, par ses Académies, ses écoles, sa production biblique, théologique, scientifique. Elle balisa la voie des droits de l’homme et de la démocratie.

Une réforme pour le 21ème siècle ?

Pouvons-nous parler, aujourd’hui, d’un besoin d’une nouvelle réforme, et comment ? Il faut d’abord noter que les conditions de base sont complètement différentes : l’Eglise catholique n’est plus en soi le problème ; elle a fait récemment sa propre réforme à travers le concile de Vatican II, même si sa structure hiérarchique et son dogmatisme persistent. La grande différence consiste dans le fait que l’état de chrétienté ayant disparu, les Eglises ne jouent plus de rôle dans la gouvernance des sociétés. La modernité a accompli la séparation entre le spirituel et le temporel. La sécularisation, comprise comme un processus de laïcisation des idées, a relégué les Eglises dans la marge, où leur enseignement vaut comme opinion privée. Elles sont au même niveau que d’autres organisations d’utilité publique, et les faits montrent que l’économie, la finance ou les médias ont plus d’écoute qu’elles. Les pratiquants sont, chez nous, une minorité qui ne dépasse guère 1% de la population, quand bien même, d’après les sondages, une partie estimable de la population reste attachée au christianisme, soit qu’elle partage ses valeurs, soit qu’elle pratique encore des formes de prière privée.

Les raisons d’une nouvelle réforme

Dans ces conditions, on peut penser qu’une réforme constitue, pour les Eglises, une question de survie. Leur langage et leur structure paraissent de plus en plus inadaptées à l’état présent de la société. Face aux défis cruciaux qui se posent dans le monde : changement climatique, crise financière, inégalités et conflits, déplacements de population, justice et gouvernance mondiales, le discours des Eglises est faible.

D’un côté, on peut dire que la population est indifférente à l’égard des Eglises et n’attend rien d’elles. Inondée par un discours scientiste et relativiste, décontenancée par le pluralisme des idées et des comportements, cette population semble totalement adonnée au consumérisme, scotchée aux innovations technologiques, prisonnière d’un hédonisme du corps et de l’ego.

D’un autre côté, on observe que cette vacuité de sens et ce manque de transcendance, aggravés par la dislocation des liens sociaux, provoquent par réaction un besoin accru de spiritualité. Une spiritualité qui s’exprime par diverses pratiques de méditation, par l’engagement dans des mouvements d’inspiration orientale ou d’idéal naturo-écologique. Au total, ces problèmes engendrent de l’insatisfaction à l’égard des Eglises et exercent sur elles une pression qui les oblige à chercher de nouvelles réponses.

Les énormes transformations intervenues dans la société devraient les pousser à réaliser une véritable nouvelle réforme : opérer des changements de structure, pour retrouver avec la population le contact qu’elles ont perdu ; élaborer un nouveau message, qui s’applique mieux aux réalités vécues et leur permette de sortir de leur mutisme. Mais cela ne va pas de soi. Comme la Réforme du 16ème siècle le montre, le caractère problématique de la situation extérieure ne suffit pas à opérer un véritable tournant. Il faut qu’une parole forte se fasse entendre dans les rangs des théologiens. Vatican II n’aurait pas eu lieu, non plus, sans le geste révolutionnaire de Jean XXIII et sans l’aide d’une constellation de théologiens catholiques éclairés (H. de Lubac, H. Küng, Y. Congar, K. Rahner, M.-D. Chenu, etc.) et l’expertise de collègues protestants (K. Barth, O. Cullmann, E. Schlink, L. Vischer, etc.). Nous avons à nouveau besoin d’une parole forte qui renouvelle le message d’incarnation de l’Evangile et permette une nouvelle humanisation de l’homme sur une planète en péril. Les théologiens sont – malgré tout! – les premiers requis pour effectuer l’indispensable mue du langage chrétien, afin que la dynamique de la Révélation de Dieu puisse à nouveau agir et les valeurs occultées être explicitées pour le bien de tous.

René Blanchet